Chers frères et sœurs,
Dans l'expérience personnelle de
saint Paul se trouve un fait incontestable : alors qu'au début il avait
été un persécuteur et avait utilisé la violence contre les chrétiens, à
partir du moment de sa conversion sur le chemin de Damas, il passe du
côté du Christ crucifié, en faisant de celui-ci la raison de sa vie et
le motif de sa prédication. Son existence fut entièrement dépensée pour
les âmes (cf. 2 Co 12, 15), et ne fut ni tranquille ni à l'abri
des embûches et des difficultés. Lors de sa rencontre avec Jésus, la
signification centrale de la Croix lui était clairement apparue : il
avait compris que Jésus était mort et était ressuscité pour tous
et pour
lui-même. Les deux choses étaient importantes ; l'universalité : Jésus
est mort réellement pour tous, et la subjectivité : Il est mort
également pour moi. Dans la Croix s'était donc manifesté l'amour
gratuit et miséricordieux de Dieu. C'est tout d'abord en lui-même que
Paul fit l'expérience de cet amour (cf. Ga
2, 20), et de pécheur il devint croyant, de persécuteur apôtre. Jour
après jour, dans sa nouvelle vie, il se rendait compte que le salut est
« grâce », que tout provient de la mort du Christ et non de ses
mérites, qui du reste n'existaient pas. L'« évangile de la grâce »
devint ainsi pour lui l'unique façon de comprendre la Croix, non
seulement le critère de sa nouvelle existence, mais aussi la réponse à
ses interlocuteurs. Parmi ceux-ci se trouvaient tout d'abord les juifs,
qui
plaçaient leur espérance dans les œuvres et en espéraient le salut ; il
y avait ensuite les Grecs, qui opposaient leur sagesse humaine à la
croix ; et enfin il y avait des groupes d'hérétiques qui s'étaient
formé leur propre idée du christianisme selon leur modèle de vie.
Pour
saint Paul, la Croix a un primat fondamental dans l'histoire de
l'humanité ; elle représente le point central de sa théologie, car dire
Croix signifie dire salut comme grâce donnée à chaque créature.
Le thème de la Croix du Christ devient un élément essentiel et
primordial de la prédication de l'Apôtre : l'exemple le plus clair
concerne la communauté de Corinthe. Face à une Eglise où étaient
présents de manière préoccupante des désordres et des scandales, où la
communion
était menacée par des partis et des divisions internes qui fissuraient
l'unité du Corps du Christ, Paul se présente non pas avec une sublimité
de parole ou de sagesse, mais avec l'annonce du Christ, du Christ
crucifié. Sa force n'est pas le langage persuasif mais, paradoxalement,
la faiblesse et l'impatience de celui qui ne se remet qu'à la «
puissance de Dieu » (cf. 1 Co
2, 1-4). La Croix, en raison de tout ce qu'elle représente, et donc
également en raison du message théologique qu'elle contient, est
scandale et folie. L'apôtre l'affirme avec une force impressionnante,
qu'il est bon d'écouter avec ses propres paroles : « Car le langage de
la croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte, mais pour ceux
qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu (...) il
a plu à Dieu de sauver les croyants par cette folie qu'est la
proclamation de l'Evangile.
Alors que les Juifs réclament les signes du Messie, et que le monde
grec recherche une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié,
scandale pour les Juifs, folie pour les païens » (1 Co 1, 18-23).
Les
premières communautés chrétiennes auxquelles Paul s'adresse, savent
très bien que Jésus est désormais ressuscité et vivant ; l'apôtre veut
rappeler non seulement aux Corinthiens ou aux Galates, mais à nous
tous, que le Ressuscité est toujours Celui qui a été crucifié. Le «
scandale » et la « folie » de la Croix se trouvent précisément dans le
fait que, là où il semble n'y avoir qu'échec, douleur, défaite, se
trouve toute la puissance de l'Amour infini de Dieu, car la Croix est
expression d'amour et l'amour est la vraie puissance qui se révèle
justement dans cette
faiblesse apparente. Pour les juifs, la Croix est skandalon,
c'est-à-dire piège ou pierre d'achoppement : elle semble faire obstacle
à la foi du juif religieux qui ne trouve rien de semblable dans les
Saintes Ecritures. Paul, avec beaucoup de courage, semble dire ici que
l'enjeu est très élevé : pour les juifs, la Croix contredit l'essence
même de Dieu, qui s'est toujours manifesté à travers des signes
prodigieux. Accepter la croix du Christ signifie donc accomplir une
profonde conversion dans la manière de se rapporter à Dieu. Si pour les
juifs, le motif du refus de la croix se trouve dans la Révélation,
c'est-à-dire la fidélité au Dieu des Pères, pour les Grecs,
c'est-à-dire les païens, le critère de jugement pour s'opposer à la
Croix est la raison. Pour ce dernier, en effet, la Croix est moría, folie,
littéralement insipidité, c'est-à-dire une nourriture sans sel ; non pas une erreur, donc, mais une insulte au bon sens.
A
plus d'une occasion, Paul lui-même fit l'amère expérience du refus de
l'annonce chrétienne jugée « insipide », sans importance, pas même
digne d'être prise en considération sur le plan de la logique
rationnelle. Pour ceux qui, comme les Grecs, voyaient la perfection
dans l'esprit, dans la pensée pure, il était déjà inacceptable que Dieu
puisse devenir un homme, en acceptant toutes les limites de l'espace et
du temps. Ensuite, croire qu'un Dieu puisse finir sur une Croix était
décidément inconcevable ! Et nous voyons que cette logique grecque est
également la logique commune de notre temps. Le concept d'apátheia,
indifférence, comme absence de passions en Dieu, aurait-il pu
comprendre
un Dieu devenu homme et vaincu, qui aurait ensuite repris son corps
pour vivre comme ressuscité ? « Sur cette question nous t'écouterons
une autre fois » (Ac
17, 32) dirent de manière méprisante les Athéniens à Paul, lorsqu'ils
entendirent parler de la résurrection des morts. Ils considéraient
comme perfection le fait de se libérer du corps, conçu comme une prison
; comment ne pas considérer une aberration de reprendre son corps ?
Dans la culture antique il ne semblait pas y avoir de place pour le
message du Dieu incarné ; tout l'événement « Jésus de Nazareth »
semblait être caractérisé par la plus totale insipidité et la Croix en
était certainement le point le plus emblématique.
Mais pourquoi saint Paul a-t-il fait précisément de la parole de la Croix le point fondamental de sa
prédication ? La réponse n'est pas difficile : la Croix révèle « la puissance de Dieu » (cf. 1 Co
1, 24) qui est différente du pouvoir humain ; elle révèle en effet son
amour : « La folie de Dieu est plus sage que l'homme, et la faiblesse
de Dieu est plus forte que l'homme » (ibid., v. 25). Plusieurs
siècles après Paul, nous voyons que c'est la Croix et non la sagesse
qui s'oppose à la Croix, qui a gagné dans l'histoire. Le Crucifié est
sagesse, car il manifeste vraiment qui est Dieu, c'est-à-dire la
puissance d'amour qui arrive jusqu'à la Croix pour sauver l'homme. Dieu
utilise des méthodes et des instruments qui à première vue ne nous
semblent que faiblesse. Le Crucifié révèle, d'une part, la faiblesse de
l'homme et, de l'autre, la véritable puissance de Dieu, c'est-à-dire la
gratuité
de l'amour : c'est précisément cette gratuité totale de l'amour qui est
la véritable sagesse. Une fois encore, saint Paul en a fait
l'expérience jusque dans sa chair et il en témoigne dans différents
passages de son parcours spirituel, devenus des points de référence
précis pour chaque disciple de Jésus : « Ma grâce te suffit : ma
puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co
12, 9) ; et aussi : « Ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce
que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort » (1Co
1, 28). L'apôtre s'identifie à tel point avec le Christ que lui aussi,
malgré les nombreuses épreuves, vit dans la foi du Fils de Dieu qui l'a
aimé et s'est donné lui-même pour ses péchés et pour ceux de tous (cf. Ga 1, 4 ; 2, 20). Ce fait autobiographique de l'Apôtre
devient un paradigme pour nous tous.
Saint Paul a offert une admirable synthèse de la théologie de la Croix dans la deuxième Lettre aux Corinthiens
(5, 14-21), où tout est contenu dans deux affirmations fondamentales :
d'une part le Christ, que Dieu a identifié pour nous au péché (v. 21), est mort pour tousréconciliés avec lui
en ne nous comptant pas nos péchés (vv. 18-20). C'est par ce «
ministère de la réconciliation » que chaque esclavage est désormais
racheté (cf. 1 Co 6, 20 ; 7, 23). Il apparaît ici comme tout
cela est important pour notre vie. Nous aussi nous devons entrer dans
ce « ministère de la réconciliation » qui implique toujours le
renoncement à sa propre supériorité et le choix de la folie de l'amour.
Saint Paul a renoncé
à sa vie en se donnant totalement pour le ministère de la
réconciliation, de la Croix qui est salut pour nous tous. Et nous aussi
devons savoir le faire : nous pouvons justement trouver notre force
dans l'humilité de l'amour et notre sagesse dans la faiblesse de
renoncer pour entrer ainsi dans la force de Dieu. Nous devons tous
former notre vie sur cette véritable sagesse : ne pas vivre pour
nous-mêmes, mais vivre dans la foi en ce Dieu dont nous pouvons tous
dire : « Il m'a aimé et s'est donné pour moi ».